5.3.11

Le jour où je me suis faite dépasser par une petite vieille...

Je me suis extirpée de la voiture, laissé la portière se refermer, j'ai regardé à gauche, à droite, à gauche, pourvu qu'aucune voiture n'arrive, et j'ai traversé. Je devais être en face du numéro 32, j'avais rendez-vous au 26 de la rue d'un général. J'ai donc commencé à longer le trottoir. Soudain, j'ai senti à ma gauche (sentir, parce que comme je suis sourde de ce côté là, il me faut un contact pour savoir qu'il se passe quelque chose) quelque chose frôler ma jambe gauche.
C'était un choux-fleur.
Un choux-fleur dans un sac plastique transparent aussi fin que ceux qui se percent à la queue d'une pomme, sac porté par une main ridée, sans doute, un corps frêle, voûté.
La petite vieille format Mémé Magique, portait aussi un autre sac à sa main gauche. Je n'ai pas bien vu à quoi il ressemblait celui-là tant j'avais du mal à me remettre de ce qui m'arrivait.
J'avais été doublée, dépassée, quasi coursée par le quatrième âge.
Là, j'ai su avant même de passer la radio que c'était bien une pneumonie que j'avais.
De voir cette petite vieille et ses deux pochons (avec l'accent, tu entends comment ça fait? ), je me suis souvenue de la grand-mère de l'homme, celle que son arrière petit-fils appelait Mémé Magique, parce que devant elle, les portes des magasins s'ouvraient toutes seules.
Elle aussi allait faire ses courses, à pieds dans les rue de Brest, de Kerinou à Saint Martin, ça monte à l'aller et ça descend au retour. Un sac dans chaque main, elle ne voulait pas qu'on la décharge, on l'aurait déséquilibrée sinon.
Mémé était une femme magnifique. Elle a travaillé jusqu'à 75 ans dans son petit restau d'ouvriers de l'arsenal, ne se plaignant jamais, elle aimait son travail. Ses enfants l'aidaient parfois au service, mais je n'imagine pas ses horaires et l'énergie qu'il faut pour ce genre de métier.
Je ne l'ai connue que 6 ans. J'aurai aimé la connaître plus longtemps.
Sais-tu ce que nous faisions quand nous allions chez elle?
Au début, on faisait la totale, avec le repas. Le repas, c'était une entrée comme des carottes râpées, la moitié de ton assiette en steack, l'autre en frites, et un dessert léger comme un far.
Arrosé comme il se doit.
Puis le café dans les verres.
Et enfin, la partie de domino.
On essuyait la toile cirée des miettes, on recalait nos reins au fond de nos chaises, on formait les équipes et on jouait. Mémé tenait ses sept dominos dans sa petite main. Ça demande de l'agilité tu sais? essaye pour voir.
On jouait. Concentration, silence, bruit de l'ivoire sur la table, et à la fin d'une partie, le cri joyeux, avec le claquement victorieux du pion vainqueur de Mémé avec une phrase en breton que je n'ai jamais pu retenir, parfois même un "youhouu" et un rire bref.
Vers la fin on y allait plus que pour les dominos. Des parties de quatre heures. Si. J'adorai ça. Nous adorions ça. Elle avait beaucoup de complicité avec ses petits enfants, et elle était très aimée de tous. Je crois qu'elle nous manque encore.
La petite vieille qui m'a doublée hier, allait peut-être cuire un chou-fleur à des enfants et des petits enfants qui l'aiment. Je le lui souhaite.

4 commentaires:

  1. la tortue légère5 mars 2011 à 17:16

    Le chou fleur ça fait flotter dans l'air, ça dépote. Et pis l'équilibre.
    Toi tu flottes un peu dedans...Tiens on a même des côtes flottantes dans le corps, c'est dingue.
    Un jour tu seras mémé et tu doubleras cette fille brune qui se traine là...encore les rhumatisme, Nom d'un chien !

    De gros bisous de remise en forme, piano, piano.

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  2. Ma grand mère tuait le lapin à coup de trique. Le geste si assuré attestait d'une longue pratique et elle n'avait jamais besoin de s'y reprendre à deux fois. Puis, tandis que la pauvre bête énucléée se vidait de son sang, elle l'écorchait vite fait bien fait sous les regards épouvantés des petits-enfants. C'était effrayant évidemment, mais pas au point de nous empêcher de déguster ses délicieux civets et gibelottes.
    Valait mieux d'ailleurs, car il n'était pas question de quitter la table avant d'avoir fini.

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  3. très beau portrait, qui nous plonge dans un état nostalgique.
    Enfin, nostalgique... ce n'est peut être pas le bon mot, disons, envie, peut-être ! Car je n'ai pas eu la chance de connaître ainsi mes grands-mères. L'une d'elle était une folcoche, une vieille acerbe et vicieuse, l'autre une intellectuelle qui n'aimait pas particulièrement les enfants.
    Mais je me suis occupé pendant pas mal d'années d'accompagner des vieilles dames dans leur quotidien et j'ai quelques souvenirs merveilleux.
    Dis donc ! un pneumonie ? fait gaffe ! ça rigole pas ces infection ! :-(

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  4. Exceptionnelle la mémé ! ça donne envie d'arriver à 80 ans :-)
    Et toi, comment ça va ? Bonne guérison !!

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