11.4.11

Brest, La Blanche...



Souvent, nous rentrons "chez nous". Dans ce département du bout du monde, celui qui donne son nez à la France, cet endroit d'où l'on peut croire que la terre est ronde, ou bien que l'horizon est à ta porte.
Vivre là-bas, c'est ne pas avoir de frontière. C'est toujours avoir la sensation que quoiqu'il arrive, on peut s'échapper. Puisqu'il n'y a pas de murs. Pas de montagne qui empêche l'air de circuler. Et toi, de prendre le large.
Si tant est que la terre fait l'homme, c'est ma façon de comprendre pourquoi le Breton est voyageur. 
Souvent, si nous rentrons chez nous, c'est pour nous rendre dans la famille. D'un bord et de l'autre, l'armor et l'argoat. 
Mais rarement, voire jamais, nous ne retournons dans la ville qui nous a fait "nous" lui et moi, la ville où les ponts nous font battre le coeur, où les rues soufflent un vent d'ouest formidable, où la place de la liberté est de granit, forte, fiable et lumineuse.
Je suis allée dans mon QG d'antan, l'endroit où je me sentais chez moi, bien, entourée de ces livres qui sont des murs, une maison, la librairie la plus intelligemment conçue que je connaisse, Dialogues. 
Tu entres, l'odeur te prends le coeur. Tu te souviens de ces heures passées à lire sur les canapés bleus, rayon Bandes Dessinées. Des livres compulsés sur les table Le Corbusier, des cafés bus, avec d'excellents gâteaux, en bonne compagnie. Ton regard porte sur l'amas des livres, tous ces livres, que tu voudrais rien qu'à toi, que tu es contente de ne pas avoir encore lus, parce que c'est un plaisir de savoir qu'il y a encore tant à découvrir.
Et puis, tu montes à l'étage (par commodité tu t'es garée comme avant dans le petit parking du bas), et les portes coulissantes te font déboucher sur la rue de Siam.
Rue venteuse s'il en est.
Tu t'attends à retrouver les fontaines, les arcades, et tu vois des trous, des grues, des engins de chantier, des rails enterrés, le futur tramway. La rue est comme élargie, plus aucune voiture n'y circule.
Tu es dans un immense couloir,  et tout au bout, les grues géantes. Que font-elles là? 
La vue est totalement dégagée vers la mer. C'est bleu aujourd'hui. C'est blanc. 
Brest la grise est devenue blanche et nue. C'est une page vierge où commencent à s'écrire les mots d'une ville en devenir. Il ne reste depuis longtemps presque plus rien d'une ville ancienne, rasée par les bombardements de la guerre. La Tour Tanguy, à l'angle de l'immeuble où nous avons vécu avant de partir dans le sud, le sud Bretagne, les bateaux militaires le long de la Penfeld, et le pont de Recouvrance, emmailloté. Que lui font-ils à ce pont qui se lève de temps à autre pour laisser passer des bateaux trop haut? S'illumine t-il toujours de bleu à la nuit? 
Je ne reconnais plus la ville de mes années studieuses, presque studieuses, mais je devine qu'elle va encore grandir, devenir une autre tout en restant la même. Brest ne peut pas avoir peur des changements, elle vit avec. 
Alors, j'ai voulu la montrer à l'homme, qui lui non plus, n'avait rien vu.
Nous sommes revenus sur nos pas, le soir. Avons franchi les portes du cinéma. 
"Tous les soleils". Voilà un film qu'il fait du bien de voir. Frais. Tendre. Et où tu entends chanter l'italien, rien que ça... La tarentelle a résonné dans ma tête longtemps après...
Et puis, nous sommes descendus. Le port de commerce, là où les "jeudis du port". Brest 96, 2000 et les autres. La fête, les vieux gréements, les bateaux de toute taille.

L'Abeille Bourdon en lieu et place de l'Abeille Flandres. 
Un nouveau port de plaisance, pour nous une surprise totale, le plaisir de longer la très longue digue qui protège les beaux, très beaux bateaux de l'ancienne base navale, là où parfois nous avions le droit d'entrer justement pour faire de la voile avec les "militaires". 
J'ai pris un grand plaisir à faire des photos, posant l'Apn sur les murs en pierres ou sur la rambarde métallique.
Ce samedi soir, j'ai oublié les matins gris carrés dans mes fenêtres de studio. 
J'ai juste un peu rajeuni, et puis vieilli aussi. Puisque rien n'est immuable, que tout change...et moi aussi.

Sur les photos : l'Abeille Bourdon, La Recouvrance (le bateau cette fois), le Château, et le port...

8.4.11

Une journée de Printemps...





Hier, c'était comme l'été. On a marché dans le jardin, puis dans la ville. J'avais l'appareil en bandoulière, comme une touriste. Je suis une touriste chez moi, parfois. Il y a encore tant de choses que je n'ai pas vues, remarquées.
Hier, c'était l'été. On a eu chaud, enlevé nos pulls légers, émis l'idée d'aller se baigner, avec un sourire incrédule. Pourquoi pas?
Il faisait si chaud. Et puis un vent doux, tiède, juste le vent du bord de mer.
Même si en ce moment dans la campagne, les odeurs ne sont pas douces. Mais âcres. Désagréables. Les champs sont noirs, ils tranchent contre le vert tendre des pousses nouvelles, et le jaune d'or des champs de colza, de plus en plus par ici. Je ne m'arrête pas encore pour prendre ces couleurs là. Je devrais, c'est beau. Vert, jaune, bleu. Un arbre parfois.
Ce matin, les oiseaux s'ébattent dans les branches. Ils pépient plus fort que jamais. Ils nous disent de sortir.
Alors, nous allons quitter la ville pour les champs, entrer dans un  sentier qui coupe une forêt. Tenter de trouver le bord de mer. Marcher. Profiter de ces journées chômées pour se retrouver à deux, comme dans l'ancien temps, celui d'avant les enfants.
Se dire encore une fois qu'on est pas malheureux.

5.4.11

"J'ai dix ans..."


Un jour, j'ai eu 10 ans. C'était en 1982.
Je n'ai jamais oublié.
Pas pour les tartes à la récré, je ne me souviens pas des récrés de mes 10 ans. Non.
C'était les vacances. C'était le printemps. On avait déjà fouillé dans le jardin pour les oeufs de Pâques. C'était d'ailleurs un beau jardin, de belles vacances. J'étais amoureuse d'un blond plus vieux que moi d'au moins trois ans, et je me faisais des films. Les vacances que je passais avec lui, sa soeur et leurs parents. De belles vacances, desquelles je me souviens par images instantanées, des moments fugaces, des sourires et des émotions.
Un jour, nous avons fini le trajet de la Somme vers la Bretagne, en descendant cette route que je connais par coeur, depuis je l'ai même descendue en rollers (avec un autre amoureux...), et nous nous sommes garés dans la cour de la maison-qui-n'existe-plus-mais-qui-ressuscite-en-ce-moment-même.
Je crois que la voiture était noire.
Je crois que la façade de la maison était grise, un crépi qui laissait parfois entrevoir la pierre. Restait-il encore le rosier grimpant? Je suis descendue de la voiture. De l'arrière. Sans détacher la ceinture puisqu'à l'époque ce n'était pas obligatoire, ni même seulement suggéré.
J'ai vu Mamie. Ma grand-mère. C'était des vacances où on passait du temps chez les grand-mères.
Son chignon était aussi noir et bien fait que de coutume. Ce rouleau qui lui faisait le tour de la tête, avec ce bon mètre de cheveux qu'elle n'a jamais eu blancs.
Je devais être presque à sa taille du haut de mes dix ans. Mamie n'était pas grande. Elle sentait l'eau de Cologne. Je le sais, parce qu'elle me serrait dans ses bras à chaque retrouvailles. Tout à coup je réalise que je ne me souviens plus du son de sa voix. Il me semble qu'elle était toujours un peu essoufflée. Ce qui ne l'empêchais pas d'avoir du coffre lors de nos disputes...
Je devrais pourtant me rappeler l'intonation de ce qu'elle m'a dit ce jour-là. Parce que je n'ai pas oublié le bond que mon coeur a fait et la joie que j'ai ressentie.
Est-ce que les enfants ressentent toujours cette joie-là, à l'annonce de cette nouvelle? Est-ce une émotion universelle?
Mon coeur a fait un bond quand Mamie a prononcé, avant même de me dire bonjour et de m'embrasser,
"Tu as une petite soeur".
Je n'ai jamais oublié ce moment. De ma part c'est rare, de me souvenir à ce point.
Ma petite soeur, cadeau de mes dix ans.
Elle est vieille comme moi maintenant. Elle a 29 ans aujourd'hui. Bientôt 30. Elle est maman aussi. Elle a bien changé depuis les heures où je lui appliquais une pièce de cinq francs sur son nombril. Depuis le temps où elle se vautrait sous l'oeil bienveillant de Letchis, dans les quelques 5 ou 6 chiots de bergers allemands. Elle a même survécu à l'administration d'un sirop qu'elle avait bu pour jouer alors qu'elle était sous ma surveillance...
Tiens, regarde, une photo. Tu sais ce qui est marqué au dos de la première? "photo pour rassurer Mamie"...ben oui, Mamie, elle avait peur pour nous, dans ce pays si loin...
Pays du bonheur, pourtant.

Aujourd'hui, je vais faire l'escargot...il filait vite ce matin, sur la feuille verte...


BON ANNIVERSAIRE SOEURETTE (et Roréa...et les filles d'avril)

4.4.11

J'avais pris un bouquin...


Sur ma table de nuit, une pile de livres. Ceux déjà lus, ceux à lire, et celui en cours. 
Ma veste sur le dos, je suis montée vite fait le prendre, retenir la page, et le fourrer à côté de l'Apn dans mon sac à dos. Rose, le sac à dos.
On avait tout défait et tout refait dans la chapelle le matin même. Histoire de ne pas voir les dos des cadres du voisin encadrer les cadres de ton oeuvre d'art à toi et vice-versa. Tu vois? 
Autant dire que j'avais zappé le vernissage à la salle Emeraude, qui n'a rien d'une pierre précieuse, sauf par ce qu'elle contient parfois.
Puis j'avais du monde à la maison. Puis j'attendais des Zotes. Fallait donc bien que tout soit prêt. 
Quand même, on était assez contents d'avoir réussi à caser tout le monde, sans que personne n'occulte personne, et permettant une circulation relativement fluide, sauf quand il y avait des bouchons.
J'avais pris mon bouquin. Page 208.
Donna Leon, tu connais? Elle raconte les aventures du commissaire Guido Brunetti. Celui qui vit à Venise et connais les ruelles comme sa poche. Et aime bien manger. Et qui a une femme superbe, avec un caractère au moins aussi breton que le mien, qui s'appelle Paola. (Oui, tu comprends le pourquoi du Paola, il vient de là).
Je m'étais dit, au cas où. Des fois que. Sait-on jamais. Parce que j'ai horreur de m'ennuyer, et avec un bouquin je ne m'ennuie jamais. Enfin, en même temps, je crois qu'un bottin m'ennuierait.

(tu peux cliquer et agrandir; les gravures de Leïla Damak et mes photos)

C'est moi qui avait les clés, alors je devais être la première. Mais ça n'a pas toujours été le cas. Parfois, des curieux attendaient à la porte close de la chapelle!
J'ai ouvert. Cette fois, du premier coup, et sans que la poignée de l'autre côté, ne tombe. 
Avec trois rallonges de 25m, on avait mis les spots de la chapelle en fonctionnement. C'était mieux, vu le jour gris.  Leïla avait apporté du thé. Pierre, des pâtisseries marocaines. 
Du moment où on a ouvert jusqu'au dernier soir, il y a toujours eu un visiteur. Ni Leïla ni moi ne nous sommes assises. Leïla fait des gravures. Je ne savais pas avant ce jour, ce qu'était une gravure. Maintenant je sais par coeur, parce que Leïla, Leïla Damak, avec toujours autant de passion, a expliqué à tous ceux qui lui posaient la question, tous donc, comment elle faisait. Quand elle n'était pas là, j'avais eu le temps d'apprendre le discours, et répéter à ceux qui me posaient la question. Tu sais quoi? je trouve très intéressant la gravure. J'aimerais bien voir agir la presse, et puis le geste de la main qui manipule la pointe, ou bien le vernis qui peint le dessin pour la technique de l'eau-forte. Et puis l'application des encres, plus ou moins liquides, les couleurs. 
Je crois que je vais ouvrir un blog à Leïla!
Je te parle de Pierre. Pierre Bellot. C'est mon "patron", puisque j'ai fait quelques heures de secrétariat pour lui. Il est peintre de la bouche. Il est connu. A l'habitude des expos. C'était bien d'avoir son avis. Tu trouveras sa biographie sur le net, et tu verras que c'est un type très fort. (faudrait un blog à Pierre aussi, je crois...)
Il y avait aussi des voisins qui exposaient leurs tableaux à l'acrylique. Ceux qui tenaient la crêperie près de chez moi. Ils y sont encore, pour aider leur fils. M. et Mme Le Floch. Avec un nom comme ça, certain qu'ils ont des origines finisteriennes!
Et puis un sculpteur sur bois. Serge Tiemey. Avec qui on s'est rendu compte qu'il aurait pu connaître mes parents, etc etc...avec qui on s'est rendu compte que le monde est tout petit petit.

(Tableaux huile et encres de chine de Pierre, tableaux acryliques de Loïc et Annick Le Floch, Sculptures de Serge Tiemey)

J'avais pris mon bouquin, et je n'ai pas ouvert mon sac à dos rose une seule fois. 
Puis, il y a eu le dimanche. Le soleil enfin en milieu d'après-midi. Parfois, j'avais l'impression d'être à un mariage. Parler. Parler à tout le monde. N'oublier personne. Ceux qui viennent pour toi. Ou parce qu'ils te connaissent. Pour te faire plaisir. Pour passer un petit bonjour. Une ancienne collègue, un blogueur qui ne vit finalement ni au Canada, ni en Belgique, mais dans le Morbihan. La famille. Les amis d'ici. Que des bonnes surprises. 
J'avais les jambes cassées, mais le coeur comblé. 
J'ai appris beaucoup. J'ai aimé beaucoup. Je crois que tout le monde sera d'accord pour dire que ces deux jours d'expos entre les différents lieux, ont été un succès. Le temps a été avec nous. Et les Locoalo-Mendonnais aiment l'art et la culture. 
Beaucoup ont été surpris d'apprendre que leur voisin faisait de la peinture, de la sculpture, des gravures...Il y a eu des rencontres et des échanges. On se reconnaîtra mieux en se croisant dans les rues, on se fait la bise, on se tutoie. Tous potes. 
Ah ah! Pourvu que ça dure!