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3.6.12
Elle et Lui
1936. L'année des congés payés.
Elle retient sa robe au niveau du genou, la plage est sans doute ventée. Je me souviens d'elle, sur un petit siège, ras du sable, son chapeau aussi blanc que ses cheveux coupés courts, un tricot dans les mains. Elle portait souvent un pantalon foncé, toujours du rouge à lèvres, et ses lunettes ne cachaient pas grand chose du bleu de ses yeux.
Elle porte un bracelet, un joli béret. Ses cheveux sont bruns, ils s'échappent en mèches désordonnées.
Elle est mince, ses pieds sont chaussés de sandales à lanières, dirait-on, ou bien sont elles en tissu imprimé rayé, je ne pourrai pas le vérifier.
Elle s'appuie sur l'épaule nue de Lui, elle sourit franchement, un peu éblouie par le soleil. Sa silhouette se découpe sur le sable, il doit être juste l'après-midi du soleil, on sent bien que les ombres peuvent s'étirer encore longtemps.
Au fond tu distingues la mer, à l'écume blanche des vagues sur le gris de l'eau. Deux promeneurs longent la bande de sable, dont un homme qui a la même posture que Lui quand je le voyais marcher dans le jardin en escalier.
Lui est en maillot de bain. La bretelle qui tombe suggère que la pose a été prise alors qu'il allait finir de mettre son maillot avant d'aller dans l'eau. Ses cheveux sont encore secs. Ou bien, il a déjà nagé, et sèche depuis assez longtemps sur le sable pour que le vent ait refait le brushing de ses cheveux épais. Je me souviens de lui, au sortir de l'eau, enfiler la serviette dont tout le haut se fermait avec un élastique, il pouvait s'en faire une cabine et se changer debout sur un pied, les mains libres sous l'éponge. Je me souviens aussi du moment où il entrait dans l'eau, ses bras qui faisaient des gerbes d'étoiles pour se mouiller le torse, la nuque, en faisant des petits brrr brrrr de froid, après tout c'était la Manche. Son corps était blanc laiteux malgré ses bains quotidiens.
Il a un petit sourire en biais, il se force sans doute, Lui, le discret, le timide, qui ne parlait pas beaucoup. Enfin je crois. Toujours à réfléchir, à penser. Il me tordait le nez en souriant pour me l'enlever et me présenter entre son index et son majeur, un pouce qui me faisait rire. Il m'a fait aimer les bigorneaux. Il était assis à ma gauche dans la salle à manger bordeaux, j'étais en bout de table, l'énorme buffet dans mon dos, où j'aimais trouver des merveilles de vaisselle brillante et rutilante, il faisait aussi une salade de tomates fabuleuse.
Ils regardent le photographe, je ne sais pas qui c'est. Un ami sans doute? Ils sont peut-être déjà mariés, ils n'ont pas encore d'enfants. Leur regard est confiant, leur pose est entre la détente et la retenue. Il lui passe un bras autour de la taille, moi qui ne les ai jamais connus que faisant chambre à part.
J'aime énormément cette photo. Elle est émouvante.
Il y a là le début d'une histoire, tous les possibles. J'en sais la fin, un peu du milieu. Je découvre, je tente d'imaginer de reconstituer.
Elle a porté cinq enfants. Cinq grossesses, où la vie dans son ventre. Un bébé est mort-né. Un deuxième est mort pendant la guerre, de manque de lait, à 9 mois. Elle ne m'en parlait jamais plus que de prononcer son prénom. Un prénom qu'elle a dû prononcer avec amour en portant l'enfant dans ses bras, comme je vois la photo devant moi de la grande soeur qui porte l'enfant dans ses habits blancs, des robes à superposition, plein de volants.
Je suis allée la voir à l'hôpital, alors qu'elle était fatiguée de vivre, alors que nos discussions étaient monologues, je ne savais pas bien ce qu'elle comprenait, je crois qu'elle voulait juste partir. Je lui ai annoncé que j'étais enceinte, j'ai pu le lui dire, mais elle n'a pas vu ma fille. Je ne savais pas que ce serait la dernière fois que je la verrais, mais j'ai dû le sentir, car c'était bien tôt dans ma grossesse, avant même que je l'annonce à mes parents. Elle m'a serré la main, je crois.
Ils ont mené une vie de voyages, de déménagements, 59 il me semble. Ils ont connu l'étranger, la France à l'étranger aussi. Les colonies. Ils étaient bourgeois, ils ne devaient pas avoir trop de soucis financiers, Lui étant ingénieur "dans les puits de pétrole et les chemins de fer".
Il n'empêche que je ne peux m'empêcher de me demander comment Elle a pu se remettre de la perte de ses enfants. Est-ce que cela ne bouleverse pas une vie? Comment a t-elle eu le courage de continuer d'y croire, et d'avoir d'autres enfants?
Et Lui. À cette époque où les hommes ne s'occupaient pas des enfants, de leur éducation, des tracas du quotidien. Je me souviens : nous arrivions de Rennes ou de Lille, et il ouvrait la porte de la maison. Il se reculait un peu dans le couloir, l'escalier qui montait à mi-étage dans son dos. J'utilisais la marche de l'entrée comme pour prendre mon élan, un tremplin vers lui un tout petit peu plus bas, et d'un vol je sautais dans ses bras. C'est ainsi que je jouais avec Lui. Je crois qu'on s'entendait bien. D'ailleurs, je l'appelais Bon. Il pêchait la crevette, et fabriquait des maquettes.
Elle, je viens de découvrir l'album "dis-moi grand-mère" que mes parents lui avaient offert quand j'étais petite. Elle s'adresse à moi dans ce livre, elle a mis ces photos, comme l'héritage de sa vie. Elle ne dit pas tout, elle reste pudique, je dois lire entre les lignes. Elle s'adresse à sa petite-fille, c'est une femme qui lit ce livre maintenant, il y a presque encore plus de questions.
C'est comme de lire une lettre 10 ans après sa mort. Alors qu'elle était dans sa 90 ème année comme elle disait. (Elle n'avait donc pas encore, à quelques semaines près, ses 90 ans).
Cette photo, c'est ma grand-mère et mon grand-père, et je les trouve beaux.
27.1.12
Roman photo
Un matin que j'avais passé une nuit blanche, et courte, et trop longue, et triste et trop noire, je me suis levée avec le coeur comme ça :
Il y avait de la glace à l'intérieur de moi, elle avait recouvert mon foyer, des murs jusqu'au toit, de l'herbe jusqu'aux arbres.
Un feu n'y a pas suffit.
Un café n'a rien fait.
Un chat, miaulait.
J'en ai pris mon parti.
J'ai bu du petit lait.
Mangé mon pain frais.
Le chat et moi, on a discuté.
Il s'enroulait entre mes jambes, il aurait été chien il m'aurait tendu sa laisse.
Il griffait mon pantalon, il aurait été chien, il m'aurait aussi léché la main.
Mais les chiens ne font pas les chats, je lui ai dit.
Je suis sortie.
Il m'a suivie.
C'est comme ça les chats parfois, ça fait le chien, rien que pour voir jusqu'où ça va loin.
Je suis allée là :
Le chat m'a dit, c'est qui ces trois vieilles qui papotent au milieu du chemin?
Elles faisaient des gestes avec leurs bras, elles étaient sèches comme des bouts de bois, elles n'avaient pas l'air d'avoir froid, elles se figeaient au son de nos voix, au chat et moi.
Je voulais faire feu de tout bois, je voulais qu'elles me disent enfin qui je suis, qui je deviens, qui je serai, si ça valait la peine tout ça.
La peine.
Les vieilles ont dressé leurs branches, toutes droites, et en haut, et à gauche et à droite, et en bas aussi parfois.
Puis elles se sont tues.
Dans le silence le chat a entendu le chant de l'oiseau, sur la plus haute branche, un rossignol sans doute, mais je ne voyais point de fontaine, ni de coeur à rire.
Ah si, me dit la vieille la plus vieille, regarde, ces deux là, comme ils s'aiment :
J'en ai eu des frissons d'aise.
J'en avais à pleurer.
Avec ces deux là qui s'aimaient sous un ciel embarrassé, ils en devenaient flous, ils en devenaient fous.
J'ai préféré les laisser s'embrasser, s'emmêler, adoubés par les éléments cléments.
J'ai marché encore, avec le chat qui faisait grise mine de l'eau salée, et des ajoncs gelés.
On a fini par trouver refuge sur une île qui faisait face au sentier des douaniers morts et enterrés depuis des années, même qu'on ne les a jamais retrouvés.
Je me suis endormie, le chat sur mon bras, qui ne demandait que ça.
A mon réveil, la chanson Marlène de Noir Désir me sonne aux oreilles comme une urgence.
Il est question de vie ou de mort, il est question d'amour qui coule et de combats, il est question d'en sortir, de soldats qui s'endorment et s'apaisent dans le creux de tes bras, de ta voix, de tes bas.
C'est bien ma veine.
Ma guerre est au dedans de moi.
T'es pas d'accord le chat?
Noir Désir : Marlène
21.4.11
Résister.
C'est un océan. Noir. De la lave, crois-tu. Comme ce jour où tu as arpenté la caldeira du Piton de la Fournaise, le volcan que tu as vu dans tous ses états, dont la lumière faisait face à celle du soleil couchant, certains soirs, facétie de volcan sans doute. J'exagère, tu n'as pas vu le volcan dans tous ses états. Tu l'as vu de nuit et puis un jour entier tu en as fait le tour.
C'était un jour exceptionnellement bleu, et tu es rentrée avec les jambes rouges. Tu avais prévu ce qui est souvent prévisible à 2600 m d'altitude, soit des nuages et du vent. Tu as eu soleil et beau temps.
C'est un océan noir, et tu marches, des années plus tard, sur cette roche brune, qui éteint presque la lumière du ciel, qui en avale la couleur, mais toi, tu t'en balances, puisqu'un bref instant tu t'es crue ailleurs.
Tu regardes où tu poses tes pieds nus, aux ongles peints, c'est la saison qui veut ça, et puis bientôt ce sera la seule couleur sur le goudron noir de la ville, quand tu vas essayer de bondir pour attraper les branches, ou courir entre les gouttes de pluie.
Ton appareil photo en bandoulière, tu es prête. C'est un jour d'avril, où la mer, loin, s'est retirée, pour découvrir ce monde abrupt, tranchant, tout entier fait d'ombres et d'ombres plus noires encore.
Tu vois deux ou trois taches de couleurs vives. Tes enfants. A la recherche de trésors improbables, de grottes oubliées, d'os de dinosaure ou encore d'arbres fossilisés. On ne sait jamais.
Sous tes pieds, c'est chaud. Le soleil a donné de ses rayons, généreusement. Les flaques d'eau claire sont tièdes. Un court-bouillon pour petit poisson.
Tu continues de marcher. Tu ne réfléchis à rien. Ou plutôt, l'esprit se déroule tout seul, enfin au repos. Rares moment où tu as le droit de ne penser à rien. D'oublier. Et ne rien faire d'autre que laisser ce qui t'entoure entrer en toi, imperceptiblement. Un souffle qui détourne ta tête, une couleur vibrante qui se tend vers toi. Oui. Tiens, une couleur dans cet mer noire.
Tu es bien éloignée du rivage. Loin sur les rochers nus et arides. Tu ne t'y attendais pas. Mais au milieu de cette nuit de pierres, une fleur, puis mille.
C'est un petit sommet, qui s'échappe hors de l'eau à marée haute. Hors-d'eau. Plein d'air. Il est couvert de ce lichen jaune si particulier, et de toutes ces fleurs déjà en bouquets.
Tu as l'impression que les pierres fleurissent.
Et tu es émue de constater que la nature partout est la plus forte. Comme si la vie.
19.3.11
Dans la salle d'attente, de la vie.
Cette salle d'attente, l'autre jour, alors que je respirais mieux mais qu'il fallait une preuve. Les salles d'attente, il s'y passe toujours quelque chose.
On y est rarement seul.
Cette fois-ci, une jeune fille avec sa maman, deux dames âgées (je ne dirai plus "vieille" plus le temps passe) dont une qui faisait la tête et avec la moustache, et puis, une maman avec un bébé.
Ce sont elles que je regardais.
J'imagine que le bébé était une fille. A cause des cils. Longs. Mais bon, je me trompe peut-être.
La maman était en face de moi, le bébé sur ses genoux. Enfin presque.
A six mois, je te portais contre mon ventre, encore, mais souvent tu étais bien réveillée, un petit haricot sauteur, comme le foetus qui me chatouillait le ventre. Je devais alors défaire l'écharpe, de laquelle tu tentais de t'extirper, avec force mouvements de tête et de pieds. S'il nous arrivait de devoir faire du sur-place, comme dans une salle d'attente, il fallait que je te maintienne; je posais alors ma main sur ton ventre, toi, tournée vers les autres, vers l'avant, et tu te mettais debout, tonique, forte, fière. Je me souviens de ta menotte entière dans ta bouche, alors que tu mâchonnais de futures dents. Ton regard, fixe, grand ouvert, droit sur la personne que tu avais choisie. Je souriais, étonnée de cette confiance, de cette certitude que tu mettais dans tes yeux alors que tu regardais ces inconnus, ces gens qui ne pouvaient s'empêcher de sourire en te voyant. Tu te donnais toute.
Ce bébé, debout sur les genoux de sa mère, faisait des bonds. Et puis, elle me regardait. Vlan, droit devant. Toi, je ne te rate pas, ose baisser le regard pour voir. Je vais te prendre en otage, avec un sourire espiègle, comme seule l'innocente sait le faire. On ne peut rien cacher à un enfant, on ne peut qu'avoir peur de lui parce qu'il te met en face de toi. Je ris, je fais des sauts de cabri, regarde, il y a ce rire qui rebondit jusqu'à mes genoux, comme un ressort bien huilé qui va déclencher ton hilarité, puisque je te fixe et que je suis un boomerang.
Toi, ma puce, tu m'as appris à parler aux autres, parce que tu déclenchais leurs commentaires. Comment taire. Tu les envoutais comme ce bébé me mettait dans sa poche, et si je sentais bien ce qui se passait, je n'en prenais pas la mesure. Quelle puissance avez-vous, les tout petits, à nous apprivoiser? Que regrettons-nous quand nous vous voyons? de quoi nous souvenons-nous que nous aurions perdu?
Mais dans cette salle d'attente, je me suis prise à penser, sait-elle seulement la chance qu'elle a cette maman, de ce regard d'enfant que sa fille nous tend, comme un abandon absolu, une confiance sans limite envers l'humain qui lui sourit.
Tu as neuf, sept et cinq ans, tu me regardes parfois en baissant les yeux, tu tentes de me raconter des bobards, mais toi et moi nous savons bien qu'au fond nous nous connaissons encore si bien, que ta farce ne fonctionne que parce que je le veux bien. Tu as l'âge d'être mon enfant, de te serrer contre moi encore souvent, de réclamer ce câlin qui nous emmène dans le lointain, comme avant, qui nous emmène loin, vers l'avant.
Ceci dit la vieille à moustache, n'a pas souri d'un iota, alors que l'autre et moi on se regardait, attendries.
Quant à la maman, elle avait juste fort à faire à retenir cette anguille rieuse, qui ne demandait qu'à se balader.
N'est-ce pas bientôt le printemps?
La Vie qu'on Aime, quatre centième.
La Vie qu'on Aime, quatre centième.
17.3.11
Oh when the Saints...
...go marching in...
Je n'en connais qu'un de Patrick. Et je ne me souviens que d'une seule Saint-Patrick que j'aurais fêtée. Rire. Danser. Ces trucs qui te mettent en joie, qui te démangent les doigts, les pieds.
C'était les années 90's. Je vivais dans une ville où déjà les panneaux étaient bilingues et les salles de classe aussi. Une ville vieille, pleine de charme, une ville de pavés, mais bien trop bourgeoise pour y trouver la moindre plage en dessous.
C'était après les cours.
Je n'aimais pas l'école. (Comme je regrette qu'on aime pas l'école dans ce pays, alors que c'est si bon d'apprendre). Chaque fin de journée, avec mon amie, on rentrait en général chez nous, l'une en voiture, l'autre en bus. On traversait la ville jusqu'au point de rendez-vous. "Traverser la ville". Tu pourrais croire qu'elle était grande, mais en fait non, toute petite. Dix minutes pour rejoindre l'arrêt de bus. Sauf quand on faisait un arrêt boulangerie, et qu'on se mettait plein les lèvres de sucre de beignet aux pommes, un truc que je n'arrive même plus à manger aujourd'hui tellement le sucre.
Parfois, on avait plus de temps, soit par autorisation parentale, soit parce qu'on en avait décidé ainsi. Alors, on allait au Café Le Bretagne. Celui des quais. Il y régnait une ambiance immuable. On s'asseyait soit près des fenêtres pour regarder les passants, soit plus au fond.
C'était un endroit qu'on aimait bien, comme des ados s'approprient un endroit à eux. On buvait un chocolat chaud avec de la crème fouettée. A l'époque, je ne buvais pas de café.
Un soir, il y a eu la Saint-Patrick.
On est restées en ville ma copine et moi, un soir avec autorisation parentale. On se baladait. C'était un 17 mars sûrement, puisque.
Nos pas nous ont conduit naturellement à notre café.
Mais il n'avait plus rien à voir avec le café sage de l'après-midi. On nous l'avait changé. Plus un seul gamin, plus une seule bourgeoise en vison.
C'était un café joyeux, un café vivant, où se mêlaient rires et chansons, bruits d'instruments inconnus pour un plaisir contagieux.
On a trouvé une place. On se calait les uns contre les autres, et on regardait ce concert comme improvisé, sans scène ni projecteurs, juste des musiciens prometteurs.
C'est là que j'ai eu la confirmation que j'aimais les percussions. En dehors d'un concert dans la cathédrale, le Requiem de Mozart, où j'avais été subjuguée par les cymbales monstrueuses, et puis les concerts de Jazz, avec les chtong de la contrebasse, je n'avais pas souvent été mise en contact avec les vibrations de ces instruments à peau.
Le Bodhràn. Le type le tenait à l'avant-bras, et son autre main tenait le sticker entre le pouce et l'index. Il jouait magnifiquement à une vitesse si folle que le sticker en était flou. C'était magique. Je crois que les pulsations du sang trouvaient leur rythme dans la peau du Bodhràn. Je battais fort. Il vibrait puissant.
Il y avait un violon. Bien sûr. On ne parle pas de musique irlandaise sans violon, si?
Je dois être bon public, mais j'étais presque en transe.
Les concerts, en vrai, même si le son n'est pas aussi parfait (trop parfait?) que sur un disque, c'est une dimension supplémentaire. Un plaisir qui passe de fibre en fibre et qui se multiplie à l'infini du nombre des spectateurs. Je crois bien aussi que le-dit spectateur est acteur. D'ailleurs, nous tapions des pieds, nous battions des mains, nous n'étions pas statiques, et c'était bien.
Il y a des soirs comme ceux-là, où le temps se doit d'être élastique. Il y a des moments magiques qu'on oublie pas. Le sait-on seulement à l'instant où on les vit?
Tiens, comme ce matin dans la salle d'attente...non, je te raconterai plus tard, si j'y pense.
Je n'en connais qu'un de Patrick. Et je ne me souviens que d'une seule Saint-Patrick que j'aurais fêtée. Rire. Danser. Ces trucs qui te mettent en joie, qui te démangent les doigts, les pieds.
C'était les années 90's. Je vivais dans une ville où déjà les panneaux étaient bilingues et les salles de classe aussi. Une ville vieille, pleine de charme, une ville de pavés, mais bien trop bourgeoise pour y trouver la moindre plage en dessous.
C'était après les cours.
Je n'aimais pas l'école. (Comme je regrette qu'on aime pas l'école dans ce pays, alors que c'est si bon d'apprendre). Chaque fin de journée, avec mon amie, on rentrait en général chez nous, l'une en voiture, l'autre en bus. On traversait la ville jusqu'au point de rendez-vous. "Traverser la ville". Tu pourrais croire qu'elle était grande, mais en fait non, toute petite. Dix minutes pour rejoindre l'arrêt de bus. Sauf quand on faisait un arrêt boulangerie, et qu'on se mettait plein les lèvres de sucre de beignet aux pommes, un truc que je n'arrive même plus à manger aujourd'hui tellement le sucre.
Parfois, on avait plus de temps, soit par autorisation parentale, soit parce qu'on en avait décidé ainsi. Alors, on allait au Café Le Bretagne. Celui des quais. Il y régnait une ambiance immuable. On s'asseyait soit près des fenêtres pour regarder les passants, soit plus au fond.
C'était un endroit qu'on aimait bien, comme des ados s'approprient un endroit à eux. On buvait un chocolat chaud avec de la crème fouettée. A l'époque, je ne buvais pas de café.
Un soir, il y a eu la Saint-Patrick.
On est restées en ville ma copine et moi, un soir avec autorisation parentale. On se baladait. C'était un 17 mars sûrement, puisque.
Nos pas nous ont conduit naturellement à notre café.
Mais il n'avait plus rien à voir avec le café sage de l'après-midi. On nous l'avait changé. Plus un seul gamin, plus une seule bourgeoise en vison.
C'était un café joyeux, un café vivant, où se mêlaient rires et chansons, bruits d'instruments inconnus pour un plaisir contagieux.
On a trouvé une place. On se calait les uns contre les autres, et on regardait ce concert comme improvisé, sans scène ni projecteurs, juste des musiciens prometteurs.
C'est là que j'ai eu la confirmation que j'aimais les percussions. En dehors d'un concert dans la cathédrale, le Requiem de Mozart, où j'avais été subjuguée par les cymbales monstrueuses, et puis les concerts de Jazz, avec les chtong de la contrebasse, je n'avais pas souvent été mise en contact avec les vibrations de ces instruments à peau.
Le Bodhràn. Le type le tenait à l'avant-bras, et son autre main tenait le sticker entre le pouce et l'index. Il jouait magnifiquement à une vitesse si folle que le sticker en était flou. C'était magique. Je crois que les pulsations du sang trouvaient leur rythme dans la peau du Bodhràn. Je battais fort. Il vibrait puissant.
Il y avait un violon. Bien sûr. On ne parle pas de musique irlandaise sans violon, si?
Je dois être bon public, mais j'étais presque en transe.
Les concerts, en vrai, même si le son n'est pas aussi parfait (trop parfait?) que sur un disque, c'est une dimension supplémentaire. Un plaisir qui passe de fibre en fibre et qui se multiplie à l'infini du nombre des spectateurs. Je crois bien aussi que le-dit spectateur est acteur. D'ailleurs, nous tapions des pieds, nous battions des mains, nous n'étions pas statiques, et c'était bien.
Il y a des soirs comme ceux-là, où le temps se doit d'être élastique. Il y a des moments magiques qu'on oublie pas. Le sait-on seulement à l'instant où on les vit?
Tiens, comme ce matin dans la salle d'attente...non, je te raconterai plus tard, si j'y pense.
28.11.10
La Plaine
J'ai rêvé.
Je ne sais plus bien si j'étais endormie, un peu moins que le chat sur mon ventre, au coin du feu et du canapé gris, ou bien sous la chaleur bariolée de mon oreiller.
Je dormais.
J'ai vu cette route, ce lacet clair, se faufiler sur la plaine. La lumière qui frappait de beauté les vignes, le marron et le vert, et l'ombre d'une voiture qui te fait réaliser la grandeur de l'espace.
Il faisait beau ce jour là.
Un jour de ces vacances inoubliables, celles qui m'avaient fait revenir chez moi, un temps. Nous avions une ridicule petite, toute petite voiture, le siège bébé seul passager possible, petite voiture légère pour monter les cols, tourner les épingles à cheveux, pour accéder là-haut.
Je tenais le volant. J'y tenais. Ma route, comme si moi seule devait la tracer. Pélerinage des souvenirs.
Dans mon rêve j'étais seule.
Au coin d'un feu, d'une rue, celle qui te fait rencontrer le vent en pleine face alors que tu tournes à l'angle de ta rue.
J'ai vu ce sentier tracé au milieu de quelques arbres éparpillés, égrenés par une main aimable, oubliés par le vigneron, heureux homme.
La plaine est brune, rouge, ocre, noire, brûlante du soleil du matin, qui n'était encore rien. Nous roulons. Muets. Ecrasés par la grandeur de cette route 66 en plein milieu d'une île. Un désert de sable. Nous savons que c'est exceptionnel. Le temps bleu. La route. Le sable. J'étais loin de penser qu'il y aurait du vent sur cette plaine. Ni celui d'un pont, ni celui d'un bord de mer. Là, nous étions dans le coeur de la Fournaise, si proche. Nous rentrerions, huit heures plus tard, après avoir descendu la caldéra, atteint le sommet, fait son tour. Rouges écarlates, alors que le vent frais nous avait fait oublier le danger du soleil à plus de deux mille mètres d'altitudes, sous les tropiques.
Je vois cette image d'une plaine, dans mon rêve, une plaine métropolitaine,(au fond je crois bien que j'avais la chaleur du chat sur mon giron), et, tu ne sais pas, mais dans mon esprit, il n'y a pas de doute qu'elle se confond avec la plaine des Sables. Si loin, si proche.
J'ai rêvé, sans doute, mais c'est comme si c'était vrai.
C'est quand le chat est parti, que je l'ai su.
3.7.08
La Vie, aussi...
Elle entend les premiers bruits très tôt. En hiver la nuit est encore noire, mais l'été le chant des oiseaux a déjà envahi le ciel.
Elle devine les pas rapides sur le carrelage, la résonance des couverts déplacés dans le tiroir.
Il faut ouvrir les yeux, c'est le matin.
L'homme a déjà fait passer le café, les enfants sont assis, presque silencieux: la bouche pleine, le menton de confiture et les mains qui pèguent.
Et puis, un moment, c'est le silence. La baies ouverte en grand sur le jardin où la fleur de trèfle rappelle que la tonte va devenir nécessaire, les chats chassant le mulot par bonds égarés, les quelques voitures de travailleurs de semaine soulevant un nuage de poussière.
Il faut ranger, laver, habiller, soupirer devant l'ordre des enfants, sourire devant le rangement des livres, rêver de l'avenir.
Le déjeuner sur la table dehors refroidit vite, malgré le soleil qui chauffe le cou, la luminosité qui fait plisser le bleus des yeux des écoliers pressés.
A l'heure de la sieste, elle court après la chipie qui rit en galopant autour du jardin, des chaises, sur la terrasse, dans le couloir, mais jamais dans la direction utile, celle du lit. Enfin elle est attrapée, portée comme un baluchon, et allongée dans son lit de grande, puisque telle est le cas...
Laisser à la surveillance du père la belle endormie, et proposer au fils de venir voir les éléments indispensables à la fabrication d'une chambre d'hôtes.
Le regarder dormir à l'arrière, et s'émerveiller de son réveil instantané et frais au moment voulu.
Rentrer les bras chargés, le porte monnaie creux, et montrer fièrement les soi-disant "bonnes affaires" au mari, désabusé.
Préparer le goûter, pour les affamés. Café pour les épuisés.
Elle pense encore qu'ils se coucheront tôt, que les enfants ont bien courus et que sans doute ils n'auront pas besoin de berceuse.
Il fait assez beau pour aller pique niquer à la plage, le panier n'est pas long à faire, il ne faut pas oublier les trois pelles.
Ils y retrouvent d'autres parents optimistes, d'autres enfants actifs et joyeux, elle regarde avec dégoût la méduse péchée par le filet d'un enfant fier, avec une grimace le tas de crabes desséché fabriqué par la marée.
La douche au retour est collective et rapide, elle est pleine d'espoir sur la longue nuit à venir.
Ils sentent bon, ils sont propres, ils sont chauds, ils sont doux, assez petits pour être engloutis dans les bras ouverts, assez grands pour dire "je t'aime bien, maman".
Un moment règne le silence. La question de voir un film se pose, la question du genre aussi, la fatigue l'emporte, au lit!
Le pain embaume alors la maison, elle le sortira du four dans un dernier sursaut, entre deux chapitres.
Elle s'endort, enfin.
Des petits pas, une petite main, un petit corps se glisse alors sous les draps "j'ai fait un cauchemar, maman".
Réveillée, elle sait que le sommeil s'est enfui.
Elle reprend son livre, retente le bras de Morphée, n'y parvient pas, allume la radio près de son oreille.
Il est deux heures du matin ce 3 juillet 2008 quand elle entend l'incroyable: Ingrid est libérée.
Cette femme qui n'a plus de vie depuis plus de six ans, l'âge de ma fille, cette femme que tout le monde tutoie, appelle de son prénom, que chacun s'est approprié, dont le visage est aussi connu que celui de Florence Aubenas, aussi montré que la voix douce et déterminée de sa fille Mélanie est entendue, est enfin libre.
Elle est sûre de ne pas dormir tout de suite.
Elle devine les pas rapides sur le carrelage, la résonance des couverts déplacés dans le tiroir.
Il faut ouvrir les yeux, c'est le matin.
L'homme a déjà fait passer le café, les enfants sont assis, presque silencieux: la bouche pleine, le menton de confiture et les mains qui pèguent.
Et puis, un moment, c'est le silence. La baies ouverte en grand sur le jardin où la fleur de trèfle rappelle que la tonte va devenir nécessaire, les chats chassant le mulot par bonds égarés, les quelques voitures de travailleurs de semaine soulevant un nuage de poussière.
Il faut ranger, laver, habiller, soupirer devant l'ordre des enfants, sourire devant le rangement des livres, rêver de l'avenir.
Le déjeuner sur la table dehors refroidit vite, malgré le soleil qui chauffe le cou, la luminosité qui fait plisser le bleus des yeux des écoliers pressés.
A l'heure de la sieste, elle court après la chipie qui rit en galopant autour du jardin, des chaises, sur la terrasse, dans le couloir, mais jamais dans la direction utile, celle du lit. Enfin elle est attrapée, portée comme un baluchon, et allongée dans son lit de grande, puisque telle est le cas...
Laisser à la surveillance du père la belle endormie, et proposer au fils de venir voir les éléments indispensables à la fabrication d'une chambre d'hôtes.
Le regarder dormir à l'arrière, et s'émerveiller de son réveil instantané et frais au moment voulu.
Rentrer les bras chargés, le porte monnaie creux, et montrer fièrement les soi-disant "bonnes affaires" au mari, désabusé.
Préparer le goûter, pour les affamés. Café pour les épuisés.
Elle pense encore qu'ils se coucheront tôt, que les enfants ont bien courus et que sans doute ils n'auront pas besoin de berceuse.
Il fait assez beau pour aller pique niquer à la plage, le panier n'est pas long à faire, il ne faut pas oublier les trois pelles.
Ils y retrouvent d'autres parents optimistes, d'autres enfants actifs et joyeux, elle regarde avec dégoût la méduse péchée par le filet d'un enfant fier, avec une grimace le tas de crabes desséché fabriqué par la marée.
La douche au retour est collective et rapide, elle est pleine d'espoir sur la longue nuit à venir.
Ils sentent bon, ils sont propres, ils sont chauds, ils sont doux, assez petits pour être engloutis dans les bras ouverts, assez grands pour dire "je t'aime bien, maman".
Un moment règne le silence. La question de voir un film se pose, la question du genre aussi, la fatigue l'emporte, au lit!
Le pain embaume alors la maison, elle le sortira du four dans un dernier sursaut, entre deux chapitres.
Elle s'endort, enfin.
Des petits pas, une petite main, un petit corps se glisse alors sous les draps "j'ai fait un cauchemar, maman".
Réveillée, elle sait que le sommeil s'est enfui.
Elle reprend son livre, retente le bras de Morphée, n'y parvient pas, allume la radio près de son oreille.
Il est deux heures du matin ce 3 juillet 2008 quand elle entend l'incroyable: Ingrid est libérée.
Cette femme qui n'a plus de vie depuis plus de six ans, l'âge de ma fille, cette femme que tout le monde tutoie, appelle de son prénom, que chacun s'est approprié, dont le visage est aussi connu que celui de Florence Aubenas, aussi montré que la voix douce et déterminée de sa fille Mélanie est entendue, est enfin libre.
Elle est sûre de ne pas dormir tout de suite.
20.3.08
Ecriture.
Elle est pointue.
Parce que la rondeur se limite à ses formes.
Le reste, elle exige l'acuité de trait, la noirceur de l'encre, la rigueur du point. Elle se défend des fins de phrases silencieuses, des points sur les i qui en racontent plus que le mot qu'il accentue.
C'est pourquoi elle n'écrit plus qu'avec son clavier. Pour ne pas agresser l'interlocuteur, qui involontairement tressaille de cette autorité qu'il n'imaginait pas en la voyant. Quoi? cette femme gironde, douce, serait-elle aussi sévère envers l'espèce humaine que ne peut le laisser croire son sourire enjôleur?
Fuyons.
Alors, éconduite par des missives importunes, mal lues parce que non lues, non lues parce qu'offensives à la vue, elle se résout aux lettres fugitives, celles qui ne nécessitent qu'un clic à la place du timbre, celles qui permettent l'écriture ronde et accorte, ou bouclée et féminine, mais surtout pas pointue. Ni vulgaire. Enfin, croit-elle.
Et puis, surtout, éviter la rencontre. La confrontation. Le regard de l'autre avec la parole qu'elle ne peut rendre. Elle sait son incapacité chronique au dialogue, à l'écoute, à la compréhension mutuelle. Le mot, elle doit le mâcher, le retourner, en faire du chewing gum avant de tracer la bulle sur le dessin de sa vie.
La fille a cru pouvoir s'enfermer dans un monde de carrés noirs écrits en blancs. A cru pouvoir échapper à l'autre. Se contenter de l'écran blanc, où elle changeait de peau comme de lettre.
Et puis les factures, le facteur, les voisins, le vent, la nature, elle a mis le nez dehors, pour tester le monde réel. Elle avait maigri, on aurait pu voir à travers elle si elle n'avait pas mis ces vêtements amples, ceux qui sont amis de la tempête pour reconnaître sa silhouette.
La même tempête qui avait réduit à néant l'antenne relais qui la reliait au monde des vivants via le monde du rien.
Alors elle a écrit un livre.
Mais on n'en sait rien, parce que la fille n'existe qu'en lettres. Ni rondes, ni pointues. Juste écrites.
Parce que la rondeur se limite à ses formes.
Le reste, elle exige l'acuité de trait, la noirceur de l'encre, la rigueur du point. Elle se défend des fins de phrases silencieuses, des points sur les i qui en racontent plus que le mot qu'il accentue.
C'est pourquoi elle n'écrit plus qu'avec son clavier. Pour ne pas agresser l'interlocuteur, qui involontairement tressaille de cette autorité qu'il n'imaginait pas en la voyant. Quoi? cette femme gironde, douce, serait-elle aussi sévère envers l'espèce humaine que ne peut le laisser croire son sourire enjôleur?
Fuyons.
Alors, éconduite par des missives importunes, mal lues parce que non lues, non lues parce qu'offensives à la vue, elle se résout aux lettres fugitives, celles qui ne nécessitent qu'un clic à la place du timbre, celles qui permettent l'écriture ronde et accorte, ou bouclée et féminine, mais surtout pas pointue. Ni vulgaire. Enfin, croit-elle.
Et puis, surtout, éviter la rencontre. La confrontation. Le regard de l'autre avec la parole qu'elle ne peut rendre. Elle sait son incapacité chronique au dialogue, à l'écoute, à la compréhension mutuelle. Le mot, elle doit le mâcher, le retourner, en faire du chewing gum avant de tracer la bulle sur le dessin de sa vie.
La fille a cru pouvoir s'enfermer dans un monde de carrés noirs écrits en blancs. A cru pouvoir échapper à l'autre. Se contenter de l'écran blanc, où elle changeait de peau comme de lettre.
Et puis les factures, le facteur, les voisins, le vent, la nature, elle a mis le nez dehors, pour tester le monde réel. Elle avait maigri, on aurait pu voir à travers elle si elle n'avait pas mis ces vêtements amples, ceux qui sont amis de la tempête pour reconnaître sa silhouette.
La même tempête qui avait réduit à néant l'antenne relais qui la reliait au monde des vivants via le monde du rien.
Alors elle a écrit un livre.
Mais on n'en sait rien, parce que la fille n'existe qu'en lettres. Ni rondes, ni pointues. Juste écrites.
9.3.08
Le Nid.
Cette immobilité me dérange.
Je ne comprends pas pourquoi, à intervalles réguliers, tout se fige et se tait. Je me sens tellement seul!
C'est ainsi depuis mon dernier demi-tour. Je crois que j'en ai encore pour un moment. La dernière fois, j'ai tenté de faire comprendre mon malaise: j'ai donné des coups, mon talon poussait fort contre la barre qui surplombe ma membrane. Ça a failli marcher; le corps s'est levé, lentement, pendant deux bulles j'ai cru que le roulis allait continuer suffisamment pour que je m'apaise. Mais il s'est renversé, j'ai manqué me retourner à nouveau, et le calme est revenu.
Quand je distingue une certaine lueur, je sais que le mouvement sera plus vif, et qu'en fin, je vais me dégourdir.
C'est dur vous savez de rester là, roulé en boule, avec l'infime possibilité de bouger! depuis que j'ai trouvé mon pouce, je me détend virtuellement, mais impossible de tirer une jambe vers le haut, ou un bras sur le côté; tout se fait en contrainte, et lentement.
Ce que je préfère le plus, c'est quand le rythme de la chaloupe est régulier, un roulis parfois abrupt qui me fait rire au point de me donner le hoquet!
Et puis le bruit, j'adore! Ça fait comme un bourdonnement, une chatouille qui remonte le long de ma colonne jusque dans le cortex de mon intelligence. Je dis intelligence, parce que je comprends tout, j'analyse tout, mais croyez moi, ce n'est pas une sinécure.
De temps à autre, des cris, des tressautements me surprennent et me ravissent. Des vagues conduisent l'onde tout autour de moi, comme une chaleur qui m'enveloppe. C'est bizarre ce que je vous raconte là, je n'ai jamais eu froid.
Tiens? Une irrésistible envie me pousse à tenter quelque chose de nouveau: pousser des deux pieds avec toute la force de ma volonté. C'est vrai, cette lumière diffuse m'attire, je voudrais savoir ce qu'il en est. Après tout, il m'est permis d'être un aventurier, c'est dans le contrat: tout est possible, au départ!
Ooooh, je ne savais pas, ce que c'est douloureux!
Non, j'ai mal, je sens, j'ai froid, je souffre, mes yeux, mes poumons.
Là, tu m'as parlé, je reconnais le son, oui, je distingue ton âme, tu es ma mère, regarde moi, je te fais toi.
Porte moi, colle moi à ton côté, rend moi la chaleur qui s'échappe de moi, et ce liquide chaud qui apaise ma douleur. Je te parlerai plus tard. Laisse moi m'engourdir, me détendre, sucer ton sein et boire goulûment.
Je suis enfin sorti. Tu vas m'aider, tu me l'as dit. A tout à l'heure.
C'est le texte de Zoridae sur les tortues de mer qui m'a donné l'inspiration du mien. J'en ferai un sur les tortues vraiment un de ces jours...
Je ne comprends pas pourquoi, à intervalles réguliers, tout se fige et se tait. Je me sens tellement seul!
C'est ainsi depuis mon dernier demi-tour. Je crois que j'en ai encore pour un moment. La dernière fois, j'ai tenté de faire comprendre mon malaise: j'ai donné des coups, mon talon poussait fort contre la barre qui surplombe ma membrane. Ça a failli marcher; le corps s'est levé, lentement, pendant deux bulles j'ai cru que le roulis allait continuer suffisamment pour que je m'apaise. Mais il s'est renversé, j'ai manqué me retourner à nouveau, et le calme est revenu.
Quand je distingue une certaine lueur, je sais que le mouvement sera plus vif, et qu'en fin, je vais me dégourdir.
C'est dur vous savez de rester là, roulé en boule, avec l'infime possibilité de bouger! depuis que j'ai trouvé mon pouce, je me détend virtuellement, mais impossible de tirer une jambe vers le haut, ou un bras sur le côté; tout se fait en contrainte, et lentement.
Ce que je préfère le plus, c'est quand le rythme de la chaloupe est régulier, un roulis parfois abrupt qui me fait rire au point de me donner le hoquet!
Et puis le bruit, j'adore! Ça fait comme un bourdonnement, une chatouille qui remonte le long de ma colonne jusque dans le cortex de mon intelligence. Je dis intelligence, parce que je comprends tout, j'analyse tout, mais croyez moi, ce n'est pas une sinécure.
De temps à autre, des cris, des tressautements me surprennent et me ravissent. Des vagues conduisent l'onde tout autour de moi, comme une chaleur qui m'enveloppe. C'est bizarre ce que je vous raconte là, je n'ai jamais eu froid.
Tiens? Une irrésistible envie me pousse à tenter quelque chose de nouveau: pousser des deux pieds avec toute la force de ma volonté. C'est vrai, cette lumière diffuse m'attire, je voudrais savoir ce qu'il en est. Après tout, il m'est permis d'être un aventurier, c'est dans le contrat: tout est possible, au départ!
Ooooh, je ne savais pas, ce que c'est douloureux!
Non, j'ai mal, je sens, j'ai froid, je souffre, mes yeux, mes poumons.
Là, tu m'as parlé, je reconnais le son, oui, je distingue ton âme, tu es ma mère, regarde moi, je te fais toi.
Porte moi, colle moi à ton côté, rend moi la chaleur qui s'échappe de moi, et ce liquide chaud qui apaise ma douleur. Je te parlerai plus tard. Laisse moi m'engourdir, me détendre, sucer ton sein et boire goulûment.
Je suis enfin sorti. Tu vas m'aider, tu me l'as dit. A tout à l'heure.
C'est le texte de Zoridae sur les tortues de mer qui m'a donné l'inspiration du mien. J'en ferai un sur les tortues vraiment un de ces jours...
5.3.08
Le Poil
Faut savoir que pour le vélo, la natation de compétition, le poil est de trop.
T'es au poil si t'as pas de poil. Rapide comme le vent dans les poils. Un poil trop lent.
Mais, en tant que mec qui s'assume, je refuse le diktat qui te met à poil. Merde. Comment tu fais pour garder tes miches au chaud? Pour te boucher les oreilles quand ta gonzesse hurle après tes chaussettes perdues?
Pire: un Gonze sans poils de trois jours n'est plus un gonze. Juste un nase, même pas cap de séduire la madame Michèle de l'immeuble de la rue Tuyau de poêle.
Alors, ouais, le poil, j'en fais une religion.
Marre de ces pub qui défilent, une lame, deux lames, trois lames...et pourquoi pas un coupe gorge tant qu'à faire. Sans queue ni tête le poil est mort. Sans queue? ah! parle pas de malheur.
C'est comme Isidore que j'ai croisé hier; il éructait sur un passant qu'avait pas l'air de l'avoir vu avant de marcher sur la queue de son chien. Sa bête à poils. Il l'a senti passer le vent fripon du postillon de mon pote, le passant. R'viendra plus traîner par ici. Isidore, c'est plus un homme. C'est un déchet.
Quand je créchais rue du port avec mon ex, elle tentait des expériences malheureuses sur mon corps poilu. Genre:"tu vois chéri, la cire froide, c'est moins douloureux". Et scratch. Aaaaah, hurlais-je.
Quand je pense. C'qu'on fait pas, on se met à nu, à poil et sans poil pour la femme, cet être impudique et sournois qui essaie de te changer en play-boy de magazine en un coup de scratch à cire.
Ouais, suis un mec, un vrai, avec du poil à la barbe, aux oreilles et sous les bras.
N'en déplaise à Fernande.
'tain, tu sais pas ce qu'elle voulait pour notre 7ème anniversaire de mariage? (enfin, pas devant le curé hein, juste madame le maire), tu devineras jamais!
Un séjour en Thalasso!
_"Tu vois chéri, on se fait faire des massages, des gommages, des masques, des épilations..."
_"Aaaaah, ai-je hurlé à nouveau. Dalida!"
Encore une fiction allez vous dire, chers lecteurs, qui pour aujourd'hui au moins venez de bien plus loin que d'habitude, et ce grâce à l'évident changement effectué sur les conseils de Nicolas, qui prouve bien qu'un fond clair fait monter...l'audience. Et du coup, ce texte, parce que je suis influençable, sur un jeu "changer de sexe" qui m'a bluffée là et là, par exemple, mais la toile est si étendue, que je me suis perdue. Je croyais même que c'était fini. Que nenni! Bon, après enquête, c'est Zoridae l'instigatrice.
T'es au poil si t'as pas de poil. Rapide comme le vent dans les poils. Un poil trop lent.
Mais, en tant que mec qui s'assume, je refuse le diktat qui te met à poil. Merde. Comment tu fais pour garder tes miches au chaud? Pour te boucher les oreilles quand ta gonzesse hurle après tes chaussettes perdues?
Pire: un Gonze sans poils de trois jours n'est plus un gonze. Juste un nase, même pas cap de séduire la madame Michèle de l'immeuble de la rue Tuyau de poêle.
Alors, ouais, le poil, j'en fais une religion.
Marre de ces pub qui défilent, une lame, deux lames, trois lames...et pourquoi pas un coupe gorge tant qu'à faire. Sans queue ni tête le poil est mort. Sans queue? ah! parle pas de malheur.
C'est comme Isidore que j'ai croisé hier; il éructait sur un passant qu'avait pas l'air de l'avoir vu avant de marcher sur la queue de son chien. Sa bête à poils. Il l'a senti passer le vent fripon du postillon de mon pote, le passant. R'viendra plus traîner par ici. Isidore, c'est plus un homme. C'est un déchet.
Quand je créchais rue du port avec mon ex, elle tentait des expériences malheureuses sur mon corps poilu. Genre:"tu vois chéri, la cire froide, c'est moins douloureux". Et scratch. Aaaaah, hurlais-je.
Quand je pense. C'qu'on fait pas, on se met à nu, à poil et sans poil pour la femme, cet être impudique et sournois qui essaie de te changer en play-boy de magazine en un coup de scratch à cire.
Ouais, suis un mec, un vrai, avec du poil à la barbe, aux oreilles et sous les bras.
N'en déplaise à Fernande.
'tain, tu sais pas ce qu'elle voulait pour notre 7ème anniversaire de mariage? (enfin, pas devant le curé hein, juste madame le maire), tu devineras jamais!
Un séjour en Thalasso!
_"Tu vois chéri, on se fait faire des massages, des gommages, des masques, des épilations..."
_"Aaaaah, ai-je hurlé à nouveau. Dalida!"
Encore une fiction allez vous dire, chers lecteurs, qui pour aujourd'hui au moins venez de bien plus loin que d'habitude, et ce grâce à l'évident changement effectué sur les conseils de Nicolas, qui prouve bien qu'un fond clair fait monter...l'audience. Et du coup, ce texte, parce que je suis influençable, sur un jeu "changer de sexe" qui m'a bluffée là et là, par exemple, mais la toile est si étendue, que je me suis perdue. Je croyais même que c'était fini. Que nenni! Bon, après enquête, c'est Zoridae l'instigatrice.
Le Musicien
Même pas beau.
Il a le cheveu noir, la mèche longue sur le front qui cache ses yeux.
Son nez disgracieux et sa bouche sinueuse n'équilibrent pas un visage par ailleurs viril.
C'est sa machoire nette et carrée qui le lui dit.
Il est plus grand que la fille d'un bon buste, et ça lui donne l'apparence d'un oiseau, à elle, la godiche maladroite et mal enrobée.
A eux deux ils sont légers, aériens, leurs pas les mènent sur un fil invisible, qui oscille entre la vie et l'amour; ils ne savent pas toujours sur quel bord ils vont verser.
La fille est un peu girouette. Elle a trop d'amis, elle se disperse, infidèle.
Mais au fond, elle aime équitablement, mal, mais fort.
Le garçon, qui a l'âge d'un homme mais l'esprit guilleret de l'enfance, aime la musique. D'ailleurs c'est là qu'ils se sont connus: elle faisait du solfège, lui du Violoncelle. Un peu comme si elle apprenait encore à lire et que lui savait déjà écrire des histoires.
Ils se croisaient, elle indifférente à ce grand dadais qui la bousculait dans le couloir, chargé du lourd instrument, lui, la tête qui suit le mouvement de ses pieds, de peur de tomber en crochant sur le bord d'une marche ou d'un trottoir.
Un soir, le petit Théâtre accueillit les élèves confirmés de l'école de musique, il fallait même payer sa place quand on n'était pas de la famille. Famille des musiciens.
La fille était logée au balcon, avec ses amies, venues l'accompagner. Pour les garçons. Un petit copain musicien, c'est prestigieux.
La scène était un peu loin, mais suffisamment bien éclairée pour qu'on distingue l'essentiel, l'instrument, qu'il soit piano ou flûte.
Quand arriva G. la fille ne le reconnut pas tout de suite. Grand, mince, un costume noir et une chemise blanche, le prestige de l'uniforme peut-être, l'aisance du geste loin de toute maladresse sans doute.
Il s'assit, calant confortablement le violoncelle entre ses genoux, sans effort, juste pour accompagner le mouvement. De lui, elle ne distinguait plus que ses cheveux noirs et brillants, les longs doigts blancs musclés, agiles et très mobiles, le bras tendre qui d'un glissement d'archet, avait l'air de caresser le vent.
A dire vrai, s'il fallait qu'elle nomme le morceau qu'elle entendit ce soir là, elle en serait bien incapable. Elle se rappelle juste la chair de poule sur tout son corps, et les larmes qui ont coulé sans qu'aucun sanglot ne trouble la fontaine d'un sentiment nouveau.
Son coeur était meurtri de ce temps perdu, mais il battait à tout rompre, presque à suffoquer, devant l'espoir d'une communion possible avec ce musicien.
Un jour, bien des années plus tard, elle entendit à nouveau du violoncelle, dans un film magnifique, Molière d'Ariane Mnouchkine, et tout revint en mémoire.
Toute ressemblance avec des personnages connus, existants ou rémanents est fortuite, hasardeuse, inexacte, même si l'inspiration vient de l'air aspiré. Ou de l'explosion d'une étoile.
Il a le cheveu noir, la mèche longue sur le front qui cache ses yeux.
Son nez disgracieux et sa bouche sinueuse n'équilibrent pas un visage par ailleurs viril.
C'est sa machoire nette et carrée qui le lui dit.
Il est plus grand que la fille d'un bon buste, et ça lui donne l'apparence d'un oiseau, à elle, la godiche maladroite et mal enrobée.
A eux deux ils sont légers, aériens, leurs pas les mènent sur un fil invisible, qui oscille entre la vie et l'amour; ils ne savent pas toujours sur quel bord ils vont verser.
La fille est un peu girouette. Elle a trop d'amis, elle se disperse, infidèle.
Mais au fond, elle aime équitablement, mal, mais fort.
Le garçon, qui a l'âge d'un homme mais l'esprit guilleret de l'enfance, aime la musique. D'ailleurs c'est là qu'ils se sont connus: elle faisait du solfège, lui du Violoncelle. Un peu comme si elle apprenait encore à lire et que lui savait déjà écrire des histoires.
Ils se croisaient, elle indifférente à ce grand dadais qui la bousculait dans le couloir, chargé du lourd instrument, lui, la tête qui suit le mouvement de ses pieds, de peur de tomber en crochant sur le bord d'une marche ou d'un trottoir.
Un soir, le petit Théâtre accueillit les élèves confirmés de l'école de musique, il fallait même payer sa place quand on n'était pas de la famille. Famille des musiciens.
La fille était logée au balcon, avec ses amies, venues l'accompagner. Pour les garçons. Un petit copain musicien, c'est prestigieux.
La scène était un peu loin, mais suffisamment bien éclairée pour qu'on distingue l'essentiel, l'instrument, qu'il soit piano ou flûte.
Quand arriva G. la fille ne le reconnut pas tout de suite. Grand, mince, un costume noir et une chemise blanche, le prestige de l'uniforme peut-être, l'aisance du geste loin de toute maladresse sans doute.
Il s'assit, calant confortablement le violoncelle entre ses genoux, sans effort, juste pour accompagner le mouvement. De lui, elle ne distinguait plus que ses cheveux noirs et brillants, les longs doigts blancs musclés, agiles et très mobiles, le bras tendre qui d'un glissement d'archet, avait l'air de caresser le vent.
A dire vrai, s'il fallait qu'elle nomme le morceau qu'elle entendit ce soir là, elle en serait bien incapable. Elle se rappelle juste la chair de poule sur tout son corps, et les larmes qui ont coulé sans qu'aucun sanglot ne trouble la fontaine d'un sentiment nouveau.
Son coeur était meurtri de ce temps perdu, mais il battait à tout rompre, presque à suffoquer, devant l'espoir d'une communion possible avec ce musicien.
Un jour, bien des années plus tard, elle entendit à nouveau du violoncelle, dans un film magnifique, Molière d'Ariane Mnouchkine, et tout revint en mémoire.

Toute ressemblance avec des personnages connus, existants ou rémanents est fortuite, hasardeuse, inexacte, même si l'inspiration vient de l'air aspiré. Ou de l'explosion d'une étoile.
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