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26.8.10

LES BOITES 3/3

 Voilà la dernière partie.


Elle raconta la vision du ciel bleu ce matin et les parfums des fruits qui se lovaient sur ses genoux.
Elle nous faisait comprendre à quel point la vie qu'elle menait dans ce pays tout gris manquait de couleurs et de saveurs. Que c'était comme ces fruits, posés là, innocents et si puissants. Un concentré de vie et de chaleur. Des teintes et des parfums inconnus d'ici.
L'amour qu'elle nous portait, me disais-je, devait être démesuré pour qu'elle puisse trouver assez de joie, pour rester, si loin de là-bas.
Je savais néanmoins, parce qu'elle me l'avait dit, que parfois, c'est l'éloignement qui rend plus fort ce qu'on a perdu. Le rare et le précieux.
Ce n'était pas de la tristesse, peut-être de la nostalgie.
Elle replaça le couvercle sur la boîte.
Au moment où elle fit ce geste, je revis l'image forte du matin, celle du ciel bleu au-dessus de l'eau claire, l'air du dehors nous chatouillant la nuque, alors que j'avais enfin réalisé que la piscine avait fait coulisser le toit pour libérer le bassin en plein air. Nous avions nagé dehors, et maman l'avait compris tout de suite. C'était le pourquoi des couleurs et surtout de la lumière se reflétant dans l'eau scintillante. Comme quand elle était petite. Le soleil fait tout briller. Surtout les yeux de ma mère.
Elle refermait la boîte, laissant à l'intérieur tous les parfums et les saveurs. Tout comme le moment où, partant de la piscine, je m'étais retourné, surpris par le bruit que j'entendais ; le toit de la piscine qui glissait, cachant la lumière du soleil dans le cube de verre.

C'était son talent à elle. Faire un pas de danse avec l'ordinaire, le rendre beau, extraordinaire.

J'avais six ans, j'en ai soixante. Tout à l'heure, nous mangerons des letchis, et des mangues, nous irons nager dans l'eau salée, avec les poissons multicolores qui se cachent dans les coraux.
Je viens de refermer la dernière boîte de ma mère, il y a trois jours, j'ai clos ses paupières.
Le ciel est bleu, elle a rejoint sa terre.
   
                                                                          .FIN.

25.8.10

LES BOITES 2/3

Le début est là.

La suite à présent.

Je trempais mon pied dans l'eau claire, où brillaient mille étoiles et autant de perles, je regardais la couleur de l'eau, sans toujours comprendre cette lumière, mais j'étais satisfait du regard de maman, et de savoir le pourquoi des couleurs.
Nous avons nagé, sous la voûte bleue, riants l'un l'autre de nos éclats de vagues, maman plongeait, en avant, en arrière, elle savait toujours bien nager, même s'il elle disait qu'elle n'avait plus la force d'avant.
Et puis, harassés et joyeux, nous étions rentrés à la maison.
Mon père était là, faisant les cent pas, un air bizarre sur son visage. Un léger sourire, resté suspendu, ne demandait qu'à dévaler jusqu'au rire.
Quand je vous dis que l'ordinaire fit un pas de valse, ce jour-là, je ne mens pas.

Maman parlait de la piscine, du ciel bleu et de la joie de nager dans ces conditions-là. Papa ne l'interrompait pas, comme en attente, patient et impatient à la fois.
Il lui pris le coude et la conduisit dans notre cuisine framboise, où sur la table, se trouvait un beau paquet jaune.
Il ne dit rien de plus.
Maman avait cessé d'être volubile, je voyais son visage se colorer comme le mur, encore un effet de lumière, pensais-je alors.
Je crois bien que c'était la première fois que je voyais un colis, et pour une première fois, elle fut inoubliable.
Maman défit le carton, en retira une grande boîte blanche avec un couvercle juste posé dessus.
Elle posa ses deux mains sur les côtés, pris une profonde inspiration et souleva la mince plaque de polystyrène.
Je vis soudain, comme une impression de deux images superposées, les mêmes émotions que ce matin à la piscine se succéder sur le visage de ma mère. Cette évidence me sautait aux yeux. C'était extraordinaire.
Elle tenait serré contre elle le couvercle, le déposa doucement sur la table, et se pencha en avant, sur ce qui se cachait dans la boîte blanche. Je ne voyais rien, moi, trop petit encore, mais.
Mais je sentais.
Je ne savais pas encore.
Je vis d'abord les larmes de maman. Elle ne souffrait pas pourtant, c'était un peu comme quand elle éminçait les oignons, de l'eau qui coule, sans douleur.
Une sorte de lumière intérieure faisait briller ses yeux, ses joues étaient roses, elle m'attrapa la main, et me donna à sentir le minuscule ananas qu'elle me tendait.
Incomparable.
Un ananas Victoria, souffla t-elle.
Elle ouvrit le tiroir pour en sortir un couteau et découpa un autre fruit étrange, une sorte de boule ovoïde de couleur verte, à la chair jaune pâle, et croquante. Elle le saupoudra de sel, et me le fit goûter. Une mangue, me dit-elle.
Un délice.
Maman s'assit, comme abattue par tant d'émotions.
Comme à la piscine, elle nous évoqua son pays.
Papa écoutait, ému aussi sans doute, lui qui n'y avait pas encore mis les pieds.



23.8.10

LES BOITES 1/3

Voilà, je passe ici mettre une partie de nouvelle, écrite pour un concours. Je me suis lancée dites donc.
Le thème c'était :
"L'Exil".


Un jour, j'ai vu pleurer ma mère.
Ça ne date pas d'hier, mais c'est tout comme. Nous habitions ce pays gris, alors, gris de ciel et de murs.
C'était un jour ordinaire, un de ces jours où l'on se lève, sans savoir. Ce n'est pas facile de déterminer le moment où plus rien n'est comme avant.
C'est peut-être quand nous avons décidé d'aller à la piscine, c'est peut-être là que l'ordinaire a fait un pas de travers.
La piscine, je la connaissais bien, nous y allions le mercredi, avec maman, et c'était un plaisir que nous partagions ensemble.
Le bâtiment, un carré de verre était hors d'âge, déjà. Les vestiaires rudimentaires, avec les impossibles cabines où le toit fuyait l'eau du ciel.
Les bancs communs, avec leur structure de fer qui porte manteaux et serviettes. Les casiers, numérotés avec la clé que l'on fixe au poignet. Ou à la cheville pour les plus aventuriers. Ici, j'étais encore petit, je suivais ma mère dans les vestiaires des filles. J'en ai vu, des femmes, de toutes tailles, de toutes corpulences. J'aimais cette promiscuité, imposée mais acceptée.
Ce jour-là, après le pédiluve, je tenais la main de maman quand nous avons franchi les portes en rideau de plastique.
Maman s'est arrêtée. Sa main s'est crispée puis détendue sur la mienne, elle s'est exclamée d'un air joyeux que je ne lui connaissait que les jours de soleil : « regarde ! ». Je levais la tête pour suivre la direction de son doigt, et constatais que le plafond était bleu.
Bon.
Je ne comprenais pas le sourire de maman et ses yeux joyeux. Ni même pourquoi cette lumière. Et ce plafond bleu.
Il me vint à l'idée que c'était encore une histoire de couleur. À la maison, nous avions beaucoup de couleurs. C'était maman qui les y avait mises, qui les avait choisies, surtout le mur framboise de la cuisine. On en aurait mangé. Papa essayait bien d'y mettre le ola, parfois, mais, à la maison, aucun mur n'était vraiment blanc. Alors le bleu du plafond de la piscine, avait dû donner une idée à maman.
Je le lui demandais.
Ce jour-là, où l'ordinaire a trébuché sur la margelle de la piscine, j'ai compris les couleurs de maman. Elle m'expliqua que dans son pays, rien n'était gris. Si quelque chose le paraissait, il était vite recouvert d'une couleur. Les cases multicolores aux dentelles de lambroquins (c'est ainsi qu'elle prononça), les fleurs à profusion dans les jardins, les verts partout, le ciel bleu chaque jour, et si un jour, la pluie, même elle, était aussi chaude que l'eau de mon bain.
Maman parlait, sa bouche souriait, son regard portait ailleurs, elle était belle. Je me sentis soudain triste, et je lui demandais alors d'une voix tremblante pourquoi elle ne retournait pas là-bas, dans son pays de couleurs ? Elle m'expliqua, me regardant droit dans les yeux, qu'elle avait choisi ce pays tout gris, mon pays, car c'est grâce à lui qu'elle avait fait la connaissance d'un petit garçon extraordinaire, qui la consolait de tous les gris de la terre.